« Tabu Ley est-il encore vivant ? » Cette interrogation, qui peut sembler incroyable pour quiconque connaît l'histoire de la musique congolaise, a été posée par un compatriote vivant en République démocratique du Congo. Elle a été rapportée par Franklin Mokhoo, chercheur et auteur, dont les travaux l'ont conduit à sillonner le pays pendant plusieurs années. Un constat préoccupant, relayé par l'Agence Congolaise de Presse (ACP).

Un constat qui interpelle

Selon Franklin Mokhoo, ses recherches et ses déplacements à travers différents territoires de la RDC lui ont permis de faire un constat troublant : certaines grandes figures de la musique congolaise restent peu connues d'une partie de la population à l'intérieur du pays. Des artistes qui ont pourtant marqué l'histoire de la musique africaine et dont l'influence dépasse largement les frontières de la RDC.

Le chercheur explique avoir été surpris de constater que certaines de ces figures ne faisaient plus partie des références connues du public local. Une réalité d'autant plus paradoxale que la musique congolaise a conquis le monde entier, portée par des artistes comme Tabu Ley Rochereau, Franco Luambo Makiadi, Wendo Kolosoy, Abeti Masikini, Pépé Kallé et tant d'autres.

Des légendes qui ont façonné la musique africaine

Rappelons brièvement qui sont ces artistes dont l'héritage semble aujourd'hui menacé d'oubli.

Tabu Ley Rochereau (1940-2013), de son vrai nom Pascal-Emmanuel Sinamoyi Tabu, est l'un des pères de la rumba congolaise moderne. Chanteur, auteur-compositeur et chef d'orchestre, il a fondé l'African Fiesta et l'Afrisa International. Sa voix et son élégance ont inspiré des générations d'artistes à travers l'Afrique.

Franco Luambo Makiadi (1938-1989), surnommé « Le Sorcier de la Guitare », est une figure monumentale de la rumba congolaise. Fondateur du TP OK Jazz, il a produit plus de 1 000 chansons en quarante ans de carrière. Ses textes engagés et sa maîtrise de la guitare en ont fait une légende absolue.

Wendo Kolosoy (1925-2008), considéré comme le père de la rumba congolaise, a enregistré dès les années 1940 et a influencé des générations de musiciens.

Abeti Masikini (1954-1994), surnommée « La Tigresse », est l'une des premières grandes voix féminines de la musique congolaise. Elle a ouvert la voie à de nombreuses artistes femmes.

Pépé Kallé (1951-1998), leader de l'Empire Bakuba, a marqué les années 1980 avec son style unique et des tubes comme « Roger Milla » ou « Dede Sur Mesure ».

Ces artistes ne sont pas seulement des noms dans les livres d'histoire. Ils ont façonné un patrimoine musical qui continue d'influencer la scène actuelle, de la rumba moderne à l'afrobeat, en passant par le rap congolais.

Pourquoi cette perte de mémoire ?

Comment un pays qui a autant marqué l'histoire musicale africaine peut-il en arriver à oublier certaines de ses propres légendes ? Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène.

La transmission intergénérationnelle défaillante : dans de nombreuses familles congolaises, les parents et grands-parents ne transmettent plus systématiquement la mémoire musicale à leurs enfants. Les jeunes générations se tournent vers des sonorités nouvelles, souvent influencées par la musique urbaine internationale.

Le rôle des médias : les radios et télévisions locales diffusent moins les classiques de la rumba congolaise, privilégiant les hits du moment pour répondre aux attentes d'un public jeune. Les émissions consacrées à l'histoire de la musique se font rares.

L'absence de supports éducatifs : l'histoire de la musique congolaise n'est pas enseignée dans les programmes scolaires. Les jeunes n'ont pas accès à des ressources structurées pour découvrir l'héritage de leurs aînés.

La faiblesse des archives : de nombreux enregistrements, documents et témoignages restent inaccessibles ou menacent de disparaître. Le travail de mémoire repose souvent sur des initiatives individuelles, comme celle de Franklin Mokhoo, sans véritable soutien institutionnel.

Le rôle des médias et des plateformes culturelles

Face à ce constat, les médias ont un rôle crucial à jouer. Urban FM, à travers ses émissions comme UMeet Gospel ou UPlaylist, s'efforce de faire vivre cet héritage en diffusant les classiques de la rumba et en donnant la parole aux artistes de toutes les générations.

Mais l'effort doit être collectif. Les radios, les télévisions, les plateformes de streaming et les réseaux sociaux doivent contribuer à préserver et à transmettre cette mémoire. Des émissions dédiées, des documentaires, des playlists thématiques et des contenus pédagogiques peuvent aider à reconnecter les jeunes générations avec leur patrimoine musical.

Vers une politique de préservation du patrimoine musical

Au-delà des initiatives individuelles, une véritable politique de préservation du patrimoine musical congolais semble nécessaire. Cela pourrait passer par :

  • La création d'un musée de la musique congolaise, qui rassemblerait archives, instruments, photos et témoignages.
  • L'intégration de l'histoire de la musique dans les programmes scolaires, pour que les jeunes générations découvrent leurs légendes.
  • Le soutien aux chercheurs et aux artistes qui travaillent à documenter et à transmettre cette histoire.
  • La numérisation et la diffusion des œuvres pour les rendre accessibles au plus grand nombre.
Et demain ?

Le plus inquiétant n'est peut-être pas que les nouvelles générations connaissent moins ces artistes. C'est de savoir si leur héritage continuera à être transmis demain. Si des figures comme Tabu Ley, Franco ou Abeti Masikini tombent dans l'oubli, c'est toute une part de l'identité congolaise qui risque de s'effacer.

La question posée par ce compatriote  « Tabu Ley est-il encore vivant ? »  n'est pas anodine. Elle révèle un besoin urgent de mémoire, de transmission et de reconnaissance. Car si les légendes ne meurent jamais vraiment, elles ne survivent que si on continue à les raconter.